Deux histoires de boues rouges.

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En mai 1972 une société italienne a rejeté quotidiennement 2 à 3000 tonnes de déchets à une vingtaine de milles du cap Corse. C’était les résidus hautement toxiques d’une usine de production de dioxyde de titane et de vanadium. Un mouvement populaire massif de défense du patrimoine naturel toucha l’opinion corse et le manque de réaction publique stimula l’action clandestine. Un bateau italien de transport de déchets fut plastiqué. Une grande manifestation eut lieu en février 1973 et le sous-préfet de Bastia fut molesté. Finalement, en avril 1974, les responsables de la société seront condamnés au procès de Livourne.

C‘est affaire est considérée par certains comme l’élément déclencheur de l’action nationaliste en faveur de la protection du littoral corse.

Le Parc des Calanques vient d’autoriser pour 30 ans supplémentaires le rejet d’effluents liquides de l’usine Altéo de Gardanne (issus du traitement de la bauxite). Cette décision est contestée par Ségolène Royal qui a indiqué ne pas valider la décision en l’état. L’exploitant de l’usine Altéo s’est engagé à réduire les volumes déversés de l’équivalent de « 2.000 camions par an à 2 camions par an ». Le décret d’avril 2012 créant le parc National avait prévu que les rejets issus des stations d’épuration et ceux de l’usine de Gardanne seraient encore autorisés.

Rejets des égoûts dans les calanques. Photo : François Scorsonelli.

Rejets des égoûts dans les calanques. Photo : François Scorsonelli.

Yves Lancelot, membre du conseil d’administration du parc, océanographe et ancien directeur de recherche au CNRS, a fait part de son désaccord. « C’est dramatique, ça me choque beaucoup », a-t-il commenté à l’issue du vote, expliquant qu’« on ne connaît pas [les risques], c’est bien le problème ! Pour le moment, il y a des inconnues énormes », ajoutant que l’opérateur de l’usine « va continuer à faire le minimum syndical, comme il l’a toujours fait ». Et de déplorer que le conseil d’administration du parc « compte moins d’une douzaine de scientifiques et d’associatifs » parmi ses 51 membres. Effectivement, le conseil d’administration est « en majorité composé d’acteurs locaux (60%) », explique le parc national. Ces derniers sont des élus des collectivités locales concernées et des personnalités à compétence locale désignées par la ministre de l’Ecologie.

L’usine d’Alteo produit depuis 1893 de l’alumine à partir de la bauxite, selon le procédé Bayer de dissolution de l’alumine par de la soude. Depuis 1966, l’usine de Gardanne bénéficie du droit de rejeter les résidus du traitement de la bauxite « à une profondeur de 230 m dans le canyon de Cassidaigne, en plein cœur marin ». Cette autorisation prévoit la fin de tout rejet en mer de matières en suspension au 31 décembre 2015, conformément à l’arrêté préfectoral de 1996.

Dans les années 1990, le groupe Pechiney alors propriétaire du site de Gardanne, finance une étude d’impact de ses rejets en mer. Le rapport de cette étude réalisée par la Créocéan, agence de service et conseil en environnement, établit que les boues rouges sont toxiques pour plusieurs espèces. Le rapport est protégé à la demande de Pechiney par une clause de confidentialité pour une durée de 15 ans, arrivée à terme en 2008. Entre 1994 et 1995 Pechiney se dote d’un comité scientifique de suivi pour contrôler les rejets en mer. Depuis sa création, le comité affirme que les boues rouges sont des résidus inertes ne présentant aucun risque pour l’environnement.

Mais selon les données de l’association Robin des bois, voici approximativement comment se décomposent les 30 millions de tonnes de boues rouges : 9 300 000 t de fer, 2 200 000 t de résidus d’aluminium, 1 900 000 t de titane, 61 300 t de chrome, 2 600 t de zinc, 1 700 t de plomb, 900 t de cuivre, 700 t de nickel, 20 600 kg d’arsenic, du vanadium, du mercure, etc.

Les deux situations ne sont pas identiques, mais pourquoi le rejet de « boues rouges » n’a duré qu’un an en Corse et cinquante ans à Marseille ?

On a récemment vu à la télévision un responsable de l’usine présenter deux flacons, l’un contenant des « boues rouges » et l’autre un liquide transparent (les futurs rejets). Essayait-il de nous faire croire qu’un liquide qui ressemble à de l’eau est forcément inoffensif ? Je n’ose le croire. Si les performances techniques de l’usine en matière de dépollution sont aussi médiocres que sa communication, le pire est à craindre…

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