Quand l’homme parlait aux dauphins…

lagénorhynque, Colombie-Britannique

lagénorhynque, Colombie-Britannique

« Voilà, je l’ai retrouvé, c’est le témoignage de notre arrière-grand-père, Sir Arthur Grimble, un juge anglais. Dans les premières années du vingtième siècle, il fut nommé administrateur dans les îles Gilbert ; il y apprit la langue et les coutumes des indigènes. Il devint membre du clan du Soleil et fut tatoué de la marque du Serpent. »

« Eclaire-nous ; elles sont où ces îles Gilbert? »

«C’est un archipel situé au nord-ouest de la Papouasie Nouvelle-Guinée, ce fut une colonie britannique à partir de 1915. Le nom de notre grand-père est resté célèbre dans toutes les îles ; c’était Kurimbo. Il n’a jamais voulu rentrer en Grande-Bretagne, mais a écrit de longues lettres à son fils alors que celui-ci finissait ses études à Cambridge. Ces lettres ont été transmises en héritage à mon père qui ne les a jamais lues. Un jour, il me les a données – elles étaient enveloppées dans un vulgaire sac en plastique – , je le revoie me tendre ce paquet en disant d’une voix laconique :

« Tiens, ça vient de ton grand-père, vois si y a quelque chose à en tirer. »

Venant de mon père, ça voulait dire : regarde si ça peut se vendre (il y avait de jolis timbres). C’est resté au fond d’une malle pendant quinze ans et puis un jour, en cherchant du matériel d’escalade, je suis tombé dessus. J’ai commencé à lire quelques-unes de ces lettres, à les survoler, jusqu’à ce que mon attention soit attirée par le mot « marsouin », cité à plusieurs reprises.

Je pense que ça devrait vous intéresser ; je vais vous en faire la lecture… »

 

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« Dans les îles Gilbert, certains clans locaux étaient connus pour leur pouvoir d’appeler les marsouins. La famille de Kitiona, dans le village de Kuma, à 17 miles en amont du lagon, héritiers des grands chefs de Butaritari et de Makin-Méang, détenait ce pouvoir. Son cousin germain était expert à ce jeu ; il pouvait entrer en transe sur commande. Son esprit sortait de son corps, il allait interpeller les marsouins dans leur colonie, à l’ouest, et les invitait à danser et à festoyer au village de Kuma. S’il usait des termes exacts de l’invitation, dont très peu avaient le secret, les marsouins le suivaient avec des cris de joie.

Après les avoir conduits à l’entrée du lagon, l’esprit du chamane réintégrait son corps et il avertissait les gens de leur venue. C’était très facile pour qui savait faire. Les marsouins ne manquaient jamais d’arriver. Aimerais-je qu’on en appelle pour moi? Après quelques vaines tergiversations, j’admis que cela me ferait plaisir. Le jour convenu, quand le gros homme bienveillant se disant l’héritier des héleurs de marsouins vint m’accueillir sur la plage avec sa démarche de canard, je lui demandai quand les marsouins arriveraient. Il dit qu’il lui fallait d’abord entrer en transe, mais qu’il pensait pouvoir les faire venir vers 3 ou 4 heures. Cependant, ajouta-t-il d’un ton ferme, il me faudrait veiller à les appeler désormais « Nos amis de l’ouest ». L’autre nom était tabou.

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Les heures s’écoulaient lentement et rien ne se passait. Il était plus de 4 heures. Ma foi commençait à vaciller sous le poids de cette tension quand un étrange hurlement s’éleva de la case du chamane. Je me retournai d’un bond pour voir son corps lourd passer, tête la première, à travers une cloison déchirée. Il tomba à plat-ventre, se releva avec peine et s’éloigna en titubant, un filet de salive sur le menton. Il demeura un instant à essayer de s’agripper dans le vide, gémissant étrangement comme un chiot. Puis il éructa : « Teirake! Teirake! (Debout! Debout!) Les voilà. Nos amis de l’ouest. Ils arrivent. Allons à leur rencontre. » Il galopa pesamment jusqu’au bas de la plage. Près de moi un homme glapit et tendit le doigt ; d’autres reprirent son cri en écho, mais je ne pus d’abord rien distinguer dans l’éclat aveuglant du soleil. Quand enfin je les vis, les marsouins étaient très proches, filant dans notre direction à toute vitesse. Quand ils atteignirent le bord de l’eau près du récif, ils ralentirent, se déployèrent et commencèrent à avancer et reculer devant la ligne que nous formions. Puis soudain ils disparurent.

Dans le silence tendu qui s’ensuivit, je crus qu’ils étaient partis. Ma déception était si vive que je ne pris même pas la peine de penser que, même brièvement, j’avais vu une chose très étrange. J’étais sur le point de toucher l’épaule du chamane pour lui faire mes adieux quand il tourna vers moi son visage serein. « Le roi qui vient de l’ouest arrive à ma rencontre », murmura-t-il en tendant le doigt. Mes yeux suivirent sa main. Là, à moins de dix mètres, la grande forme d’un marsouin se dessinait comme une ombre, miroitant dans l’eau d’un vert vitreux. Derrière lui, les autres marsouins formaient toute une flottille sombre. Ils avançaient si lentement qu’ils semblaient en état de transe.

Leur meneur se laissa dériver vers la jambe du chamane. Celui-ci se tourna vers nous et, sans un mot, m’intima de le suivre tandis qu’il se dirigeait vers des eaux peu profondes. D’autres groupes d’hommes, à gauche et à droite, se tournaient vers le rivage, les bras levés, le visage concentré sur l’eau.

Un murmure s’éleva ; je me laissai distancer afin de contempler la scène dans son ensemble. Les villageois accueillaient de la voix leurs invités sur le rivage. Seuls les hommes marchaient juste derrière eux, les femmes et les enfants suivaient de près, tapant doucement des mains au rythme d’une danse. Nous progressions dans des eaux moins profondes ; les dauphins touchaient le sable, leurs nageoires battaient doucement comme s’ils demandaient de l’aide. Les hommes se penchèrent en avant pour entourer les corps des cétacés de leurs bras et les attirer vers le bord. Les dauphins ne manifestaient aucune crainte, comme ci c’était leur souhait d’atteindre la plage.

L’eau atteignait désormais nos cuisses. Le chamane leva ses bras et donna le signal. De toutes parts, les hommes s’élancèrent et encerclèrent par groupe d’une dizaine chacun des dauphins. Puis le chamane cria : “ Hissez-les ! ” et les puissantes créatures, soulevées et tirées, se retrouvèrent, sans opposer la moindre résistance, sur les bords du rivage. Hommes, femmes, enfants, déposèrent leurs guirlandes autour des corps échoués… »

« Nous les avons abandonnés ainsi, parés de leurs guirlandes de fleurs, et sommes retournés aux maisons. Plus tard, quand la marée les a laissé échoués au sec sur la plage, les hommes sont descendus avec leurs couteaux pour les découper. Ce fut la fête cette nuit-là, à Kuma. Une portion de viande digne d’un chef fut mise de côté pour moi. C’était le traitement contre ma minceur maladive. Le plat était bien assaisonné mais je ne pus en avaler une seule bouchée. Je ne suis jamais devenu gros sur les îles Gilbert.1 »

 

1 Ce récit est raconté dans « A pattern of islands » de Arthur Grimble, Penguin, 1952. On trouvera, dans le livre en français : « Des baleines » de Heathcote Williams, une traduction amputée de son épilogue macabre.

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2 commentaires pour Quand l’homme parlait aux dauphins…

  1. Alfred Boudry dit :

    Aujourd’hui, leur phosphate épuisé par l’exploitation outrancière, les Kiribati crèvent lentement, dans l’indifférence mondiale et sous les eaux montantes… Cf. le dernier livre de Julien Blanc-Gras, « Paradis (avant liquidation) ».
    En 1952, Aldous Huxley publiait ce qui serait son dernier livre, « Island », une utopie située en Polynésie. Il faudrait que je le relise, afin de voir s’il connaissait Arthur Grimble. Mais intuitivement, je dirais que oui.
    (Incidemment, encore une anecdote qui montre que certains éditeurs censurent ce qu’ils publient; je dis ça pour les gens qui croient que les éditeurs sont tous des gens honnêtes et consciencieux).

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  2. vetomarmottes dit :

    Sur les Kiribati il vaut mieux lire « La vie sexuelle des cannibales » de M. Troost, hilarant! De toute façon je ne lis plus rien du Diable Vauvert :-))))

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