L’île aux requins

 

Je suis Geiner Golphin sous les palmes des cocotiers qui bordent la plage. Ce sosie de Fidel Castro dans son jeune âge (treillis militaire et grande barbe noire) est le directeur du Parc National de l’île Coco (Costa Rica). Il me conduit en silence vers un pont suspendu qui enjambe la rivière. Il bruine, l’air est moite. Une odeur de jungle, de fermentation, flotte dans l’air. Mon espagnol est des plus sommaire et il ne parle pas anglais, mais je comprends que ce pont a été entièrement construit par les rangers et uniquement avec du matériel de pêche qu’ils ont trouvé en mer ou saisi à des pêcheurs : filets, palangres, bouées etc…

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Cette île de 24km2, à 550 kms au sud ouest de la côte pacifique du pays est un Parc National depuis 1978, elle est inscrite au Patrimoine Mondial de l’Unesco depuis 1997, cette Aire Marine Protégée (AMP) comprends les 12 miles marins autour de l’île.

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Les chutes d’eau (environ 200) qui tombent depuis de hautes falaises verdoyantes directement dans la mer signent le paysage caractéristique de l’île, celui que l’on voit au début du film Jurassic park.

 

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Située dans la Zone de Convergence Intertropicales l’île reçoit plus de 7 mètres de pluies par an (température moyenne de 24°C), d’où cette forêt pluvieuse de basse altitude.

C’est un point de convergence de courants océaniques apportant de grande quantité de plancton pour les poissons, ce qui explique son incroyable richesse sous-marine et notamment ses requins :12 espèces recensées. Les fameuses concentrations de centaines de requins-marteaux l’ont rendu célèbre aux plongeurs du monde entier.

Le taux d’endémisme est important (marin et terrestre confondus :15%).

Découverte au 15ème siècle, elle servit longtemps de cachette, de source d’eau, de nourriture et de bois pour les pirates du 17ème siècle, puis de point de chute pour l’industrie baleinière ensuite.

L’île est costaricaine depuis 1832.

Concernant les trésors cachés sur Coco, voilà une vieille histoire, puisque, depuis la création du Parc, il est interdit, de toute façon, d’y enfouir quoique ce soit ou de creuser pour essayer de trouver des objets. Mais toute l’histoire de Coco, au 19ème et au 20ème siècle, n’est qu’une longue suite de péripéties digne du « Trésor de Rackam le Rouge ». Aujourd’hui on rencontre deux types de réaction : « il n’y a rien, il n’y a jamais rien eu » car on aurait, depuis le temps et les recherches entreprises, déjà trouvé quelque chose, ou bien : « tous les travaux historiques validés par des historiens montrent qu’il y aurait sur Coco trois trésors : celui de Bennett Graham, celui de Benito espada Sangrienta et enfin celui de Lima et William Thompson. Leur valeur totale serait estimée à plus d’un milliard de $ actuels ».

August Geissler, notamment, vécu sur l’île à partir de 1885; il réussit même à se faire nommer « gouverneur » de l’île : en 20 ans de recherche il ne trouva que 33 pièces d’or.

Pour un récit, en français, récapitulant l’histoire de la recherche des trésors sur Coco, lire : « La dernière île au trésor » de Robert Vergnes (qui a lui-même participé à l’aventure…), éditions du Trésor (!), 2014 (réédition de Balland, 1978).

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A Coco, à bord du navire Argo de la compagnie Undersea Hunter, il est possible d’explorer, en submersible, les abords de l’île jusqu’à une profondeur de 300 mètres et de croiser par exemple des requins bouclés du Pacifique (Echinorhinus cookei) ou des raies mobulas. En septembre l’année prochaine, Argo partira pour Palau offrir le même type de prestation mais, dans un premier temps, uniquement pour les scientifiques. Les prestations à bord sont impeccables : cabines spacieuses, casiers de rangement individuels pour le matériel des plongeurs (l’un pour l’équipement de plongée et un autre pour le matériel de photo). C’est le seul endroit au monde (à ma connaissance) où les plongeurs se voient proposer en sortie de plongée : serviette et douche chaude, croissants, plateaux de fruits frais…Toute l’organisation est remarquable. Il faut dire qu’Avi Knopfler et Shmulik Blum, les patrons, sont des anciens pilotes de navires de l’armée Israélienne. Les passagers plongeurs, cette semaine là, venaient des quatre coins de la planète : trois américains, un mexicain, trois allemands, un anglais, un suédois, deux français, un canadien, un polonais, deux lituaniens, un norvégien…

Le 29/4/12 fut capturé1 un requin pointe noir de récif (Carcharhinus melanopterus). C’était un juvénile de cette espèce vivipare dont la gestation est estimée durer entre 7 à 10 mois. La première observation de cette espèce à l’île Coco montre que la femelle pleine a dû faire au moins 5000 kms à partir de Hawaii, des Marquises ou de la Polynésie.

Un requin Galapagos (Carcharhinus galapagensis) marqué le 20/9/09 à Coco a été retrouvé à Malpelo (Colombie, 255 kms au sud est), les requins se déplacent entre les Aires Marines Protégées de l’est du Pacifique, il faut donc une gestion régionale.

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Cela renforce l’intérêt du projet de corridor marin lancé en 2003 (Eastern Tropical Pacific Seascape), projet qui couvrirait les 211 millions d’hectares comprenant Coco, Gorgona et Malpelo (Colombie), Coiba (Panama) et les Galapagos (Equateur).

Depuis l’apparition des requins tigres en 20062, le nombre de tortues vertes et olivâtres a considérablement diminué, les raies aigles se sont déplacées de Manuelita vers les sites de Dirty Rock/Big dos Amigos/Alcyone et Shark fin rock, les requins pointes blanches (Carcharinus albimarginatus) ont disparu. Les requins soyeux également, mais vraisemblablement à cause de la surpêche.

En 2010 les revenus de l’activité socio-économique de l’île ont été estimé à 5,7 millions de $ pour le Costa Rica et 2,5 millions pour l’international (essentiellement grâce à la visite des 1500 plongeurs annuels).

La biodiversité marine de Coco comprend 1688 espèces enregistrées réparties ainsi : gastropodes 383, poissons osseux 354, crustacés 263 avec 45 espèces endémiques (taux de 2,7%).

La biomasse totale moyenne des poissons côtiers a été estimée à 7,8 tonnes par hectare (une des plus importantes sous les tropiques) avec les hyper-prédateurs estimés à 40 % du total. L’abondance des requins de récif et pélagiques (surtout le requin-marteau halicorne (Sphyrna lewini) – jusqu’à 42/hectare-) et les importants bancs de carangues et vivaneaux montrent la capacité des écosystèmes non pêchés du Pacifique Tropical Est à générer une importante biomasse, mais celle-ci diminue depuis la fin des années 90 à cause du braconnage dans le parc et de la pression de pêche à l’extérieur.

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A Punta Arenas les navires des palangriers sont alignés au quai, en campagnes de pêche ils se postent en frontière de zone protégée et laissent leurs lignes dérivées dans le Parc portées par le courant.

Malgré les 2200 euros de gazole pour venir jusqu’à Coco une trentaine de navires braconniers (à 95 % costaricains) sillonnent les parages. Le « finning » (la découpe d’ailerons sur les requins vivants) à destination de la Chine n’est toujours pas interdite au Costa-Rica.

La vingtaine de rangers de l’île, qui veillent sur les 10 000 km2 d’AMP de Coco, ont ramassé, entre 2012 et 2013, 80 palangres, soit plus de 360 km de lignes garnies de 8521 hameçons.

Un radar doit permettre, à l’avenir, de repérer les bateaux braconniers, il va falloir pour cela monter la tour antenne à 252 m d’altitude et construire une mini-centrale hydroélectrique pour l’alimenter en électricité. Le projet, financé par des ONG, le gouvernement et des fondations américaines (Oceans5 et la Packard Foundation), pour un montant de 2,5 millions d’euros, n’est toujours pas opérationnel. Ce radar pourra également servir à repérer les narcotrafiquants qui transitent de plus en plus souvent par cette zone située idéalement entre la Colombie et les Etats-Unis.

L’avenir de la lutte anti-braconnage réside aussi sans doute dans le projet d’identification électronique qui va être imposée à tous les navires de pêche costaricains. Encore faut-il que la justice suive : un seul braconnier a été sanctionné ces dernières années (sans aller en prison).

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Je chercherais en vain pendant ces 7 jours de plongée l’image mythique de ce banc de plusieurs centaines de requins marteaux mais je garderai bien d’autres souvenirs. Ce requin galapagos qui surgit devant moi (était-ce à Dirty Rock?) et m’offre ma première photo correcte de « grand requin ». Je contemple ma prise sur l’écran de mon appareil, lorsque soudain surgit derrière le Galapagos, un requin tigre de trois bon mètres que je ne pourrais, bien sûr, immortaliser…et ces magiques immenses bancs de carangues gros-yeux, qui nous accueilleront en leur sein, en fin de plongée, dans le bleu, quand Boris et moi nous obstinerons à rester sous l’eau jusqu’à la dernière goulée d’air dans l’espoir d’une apparition…

Je quitte le directeur du Parc. Je marche sur la plage en attendant le bateau de plongée du navire Argo qui doit revenir me chercher. Une poignée de filles et de garçons, sans doute des éco-volontaires du Parc, se baignent dans la baie. Au delà des palmiers de la plage, les montagnes verdoyantes qui tombent à pic dans la mer m’apparaissent derrière la brume, dessinant un paysage antédiluvien. Coco jaillit de la mer, mais semble aussi avoir été propulsée d’un autre espace-temps. C’est une perle de l’océan, une pépite, un joyau, une relique précieuse, l’une des dernières images de la Terre (et de la Mer) avant l’homme que nous pouvons encore contempler.

 

Merci à Martine Valo pour son article dans le Monde du 13/5/14 et tous ses articles.

1Marine Research at Isla del Coco National Park, Costa Rica in Revista de Biologia Tropical, vol 60 nov 2012

2Carlos felipe Chacon Rodriguez, communication personnelle

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2 commentaires pour L’île aux requins

  1. Yann Josson dit :

    Je vous remercie pour votre texte et le lien pour Martine Valo.
    J’ai transmis votre lien à mon équipe.

    Cordialement

    Yann
    Ultramarina

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  2. Rui Pereira dit :

    Superbes photos et un très bon texte!
    Merci de partager ainsi tes belles expériences de plongée avec en prime des infos aussi précises.

    A bientôt

    Rui

    J'aime

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