Les poissons souffrent-ils ?

 

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Il y a plusieurs façons de répondre à cette question.

Intuitivement.

« Ben oui, ce sont des vertébrés comme nous » ou « Ben non, ils crient pas »

Spontanément.

« On s’en fout, de toute façon, on va pas se prendre la tête ».

En dilettante.

On cherche un peu. Grâce à la magie du Net, qu’est-ce qu’on trouve ? Deux chercheurs défendent des positions radicalement différentes. D’un côté Lynne U. Sneddon (Université de Liverpool), de l’autre, James D. Rose (Université du Wyoming).

On peut comparer leurs publications respectives. Sneddon publie dans Brain Research, Proceedings of the Royal Society of London, Neurosciences, Applied Animal Behaviour Science etc…

Rose publie principalement dans Fisheries Science, Fish and Fisheries…Des revues de pêcheurs (pour faire court).

En 2002, à la demande des sociétés de pêche américaines, Rose a rédigé une synthèse sur la perception de la douleur par les poissons. Il en concluait que les poissons ne souffrent pas et cet article est, depuis, largement utilisé par ceux qui sont favorables à ses conclusions.

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Si on va sur le site de l’Université du Wyoming, la première chose que l’on remarque c’est son logo : un cow-boy en train de faire du rodéo. C’est l’Amérique profonde, historique, celle qui exalte la Wilderness, la vie proche de la nature…et donc la chasse et la pêche.

On peut aussi essayer de répondre sérieusement en pesant leurs arguments respectifs.

Rose joue adroitement sur le fait que la douleur n’a pas de définition précise unanimement reconnue. Sneddon a actualisé les critères de Bateson (1992), elle a notamment ajouté « l’arrêt d’un comportement normal sur une période prolongée ».

Donc les poissons souffrent si ils ont des nocirécepteurs, si l’information douloureuse peut être conduite vers le cerveau, s’ils possèdent des récepteurs opioïdes et des endorphines, si les analgésiques peuvent réduire les réponses adverses à un événement douloureux. L’animal doit également apprendre à éviter un stimulus douloureux (et ceci, très rapidement) et enfin son comportement normal, sous la douleur, doit être affecté durablement.

Les poissons remplissent tous ces critères.

Pour le dernier, précise Sneddon, un stimulus nociceptif peut modifier le comportement d’un poisson jusqu’à six heures après son apparition.

Essayons d’en savoir plus.

Sneddon pense que les poissons ressentent quelque chose qui est voisin de la souffrance, car elle a découvert, chez eux, des nocirécepteurs (en 2003). Rose rétorque que les poissons ne peuvent souffrir car ils n’ont pas de néocortex indispensable à l’interprétation des signaux envoyés par ces récepteurs.

Certaines personnes, tout à fait conscientes et sans lésion cérébrale, ne ressentent aucune douleur, et ce de façon congénitale, à cause d’une mutation sur leur gène NTRK1. Ce gène, qui semble jouer un rôle prépondérant dans la perception de la douleur, a été retrouvé chez les poissons (Zfin, 2010; Catania et al., 2007; Germana et al., 2002; 2004; Vecino et al., 1998).

Les expériences classiques de physiologie de la douleur sur les poissons consistent en l’injection de venin d’abeille ou d’acide acétique dans les « lèvres ». Les truites, par exemple, vont aussitôt se frotter contre les parois de leur bassin, comme si elles tentaient de retirer la source de la douleur. Une expérimentation, conduite cette fois par une équipe norvégienne, montre que la réaction face à un stimulus douloureux (un changement de température) n’est pas purement réflexe (l’information passe par le cerveau), car on observe une modification, dans le temps, du comportement. De plus, cette modification disparaît si les poissons reçoivent de la morphine.

Rose affirme qu’il ne s’agit que d’une détection inconsciente d’un stimulus douloureux et pas d’une douleur consciente.

Suivre Rose revient à admettre que seuls les animaux passant le test de la conscience souffrent. Les animaux conscients se reconnaissent dans un miroir et retirent une gommette de couleur collée sur leur front. A ce jour, seuls les grands singes, les dauphins, les éléphants passent le test. Donc, selon Rose, seuls ces derniers peuvent réellement souffrir, ce qui va à l’encontre du sens commun.

Temple Grandin pense que les animaux sans néocortex peuvent avoir une conscience et que cette fonction pourrait être localisée dans une autre structure cérébrale. Suite à la découverte des nocirécepteurs de poissons, Rose affirma que ce n’étaient pas les bons : les récepteurs humains sont de type C à 83 %, à 5 % chez la truite et à 0 % chez les requins et les raies. Ces derniers ne peuvent donc pas souffrir. Mais pourquoi la douleur emprunterait-elle la même voie dans des groupes phylogénétiquement aussi lointain ?

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Rose a un argument étrange : nous ne pouvons pas mesurer l’état subjectif d’un poisson, ses sensations, donc ils ne peuvent ressentir la douleur. On ne peut prouver ce que ressent un animal mais, inversement, Rose n’arrive pas à prouver qu’il ne souffre pas.

Que la souffrance soit différente ne signifie pas qu’elle n’existe pas.

Les poissons souffrent-ils ?

« Oui », ou « peut-être », ou « différemment », mais « non », certainement pas.

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