Europe : état des stocks de poissons

Banc de carangues gros-yeux, île Coco

Banc de carangues gros-yeux, île Coco

 

On entend régulièrement cette phrase lors de manifestations de pêcheurs : «y’en a marre des quotas, laissez nous faire, on sait très bien quand il y a assez de poissons, et en ce moment on sait qu’on peut y aller ».

C’est un cri du cœur plus que de la raison, car cette politique du laisser faire a conduit la plupart des stocks partout dans le monde à l’épuisement. C’est la tragédie de la gestion des biens communs.

C’est un fait que la mer appartient à tous et pas aux seuls pêcheurs.

Le graphique ci-dessous présente l’état actuel des stocks de poissons en Europe.

Qui l’a réalisé ?

L’Association française d’halieutique (AFH). Créée en 1994, elle regroupe plus de 200 scientifiques d’organismes divers (Ifremer, IRD, CNRS, Inra, Irstea, etc…) ; elle permet à ces chercheurs de s’exprimer plus librement qu’au sein des commissions où ils siègent et qui sont parfois soumises à des pressions gouvernementales. Ce graphique synthétise les études menées par les spécialistes des pays de l’UE dans le cadre du Ciem (Conseil international pour l’exploration de la mer).

Avec quelle méthodologie ?

Sont ici analysés les avis concernant les trois grandes zones de l’Atlantique fréquentées par les pêcheurs français (Manche-mer du Nord, mer Celtique-Ouest Ecosse, et golfe de Gascogne-côte ibérique), ainsi que les avis relatifs aux espèces de grand fond. Les stocks des zones mer Baltique, Féroé, Islande-Est Groenland, mer de Barents et de Norvège, ainsi que les stocks de Méditerranée (où aucun quota de pêche n’est défini à l’exception du thon rouge) ne sont pas pris en compte dans cette synthèse. Les stocks dits « largement distribués », tels que le maquereau, le chinchard, ou le merlu, n’ont pas non plus été pris en compte, car leur évaluation intervient plus tard dans l’année.

Il faut noter que le CIEM prend en compte deux valeurs cibles pour définir les conditions d’une exploitation durable de chacun des stocks évalués. D’une part, l’abondance des géniteurs doit être supérieure à un seuil de précaution, noté Bpa, afin d’assurer une bonne reproduction et donc un bon renouvellement du stock.

D’autre part, la pression de pêche (mesurée par un coefficient de mortalité par pêche) doit être modérée afin qu’un nombre suffisant de poissons survive chaque année. On vise ainsi à ce que le stock ait une structure démographique équilibrée qui assure un niveau global de biomasse élevé.

La cible de gestion retenue par l’Europe, notée FRMD, doit permettre d’atteindre à long terme le niveau d’abondance du stock apte à fournir le rendement maximum durable (RMD).

 

Que retenir ?

La situation des stocks de poissons des mers européennes reste très fragile. Et il faut encore appliquer des quotas de pêche prudents en 2015 afin de les reconstituer.

Une partie (12%) des 144 stocks étudiés se porte mieux et permet une légère hausse des quotas. Parmi ces stocks en bon état le hareng, le sprat, la plie et l’églefin de mer du Nord ou la sole de Manche Ouest… Au total, ces 17 stocks représentent un potentiel de l’ordre de 936 000 t, soit presque la moitié (47%) des captures sous quotas dans la zone considérée. C’est une «bonne nouvelle», insistent les scientifiques, car cela montre que la politique de restriction volontaire des prises porte ses fruits avec le temps.

Toutefois, cette bonne nouvelle ne peut masquer d’autres signes inquiétants. D’abord les nombreux stocks qui ne montrent pas d’améliorations. Et ensuite, les stocks très mal connus, dont les poissons des eaux profondes, dont la biologie reste un mystère et qui ne sont donc pas gérés de manière responsable et durable, mais exploités sans souci du long terme.

Du coup, les recommandations des scientifiques proposent des quotas 2015 en augmentation pour 26 stocks, stables pour 49, et en diminution pour 49 autres. «Tous stocks confondus, les captures recommandées pour 2015 sont en diminution de 5,6% par rapport à celles de 2014. Cette diminution a deux origines. Pour partie, elle découle de la mise en œuvre de mesures de gestion plus rigoureuses, notamment avec l’entrée en vigueur des principes de gestion au RMD. Mais pour une autre partie, la baisse des quotas de pêche recommandés traduit une situation qui se dégrade, avec des biomasses et donc des potentiels de capture en diminution pour certains stocks», précise l’AFH.

Les ministres de la pêche qui se réunissent en fin d’année pour décider des quotas seraient bien avisés de garder en mémoire les conclusions du rapport de l’AFH :

« Nous nous sommes engagés dans une transition vertueuse qui implique un effort sur la durée. Si la reconstitution des stocks se poursuit, comme on peut l’espérer, les quotas de pêche augmenteront. Mais cette augmentation sera limitée, car sinon nous retomberions inexorablement dans la situation dont nous essayons précisément de sortir aujourd’hui. Il est logique que les pêcheurs réclament les bénéfices de leurs efforts. Et l’enjeu est bien de substituer à la situation actuelle une situation qui leur soit plus favorable. Mais les gains à attendre concernent essentiellement la stabilité des captures et la réduction des coûts d’exploitation (parce qu’il est moins coûteux d’exploiter une ressource abondante), plus que le niveau des captures lui-même. Le prix à payer est que chacun accepte de limiter son effort, en ne pêchant pas trop… même s’il y a plus de poissons dans la mer. »

Pour en savoir plus

Note 1 : Quant au thon rouge en Méditerranée, qui se porte mieux, les quotas viennent d’être augmentés de 20% pour 2015, puis de nouveau 20% en 2016 (on verra comment il réagit pour 2017), ce qui va bien au-delà des recommandations des scientifiques.

Note 2 : Une nouvelle alarmante nous arrive du Pérou : les stocks d’anchois se sont écroulés passant d’une biomasse de 10 millions de tonnes à 1,4. Les causes sont pour l’instant inconnues. La pêche a été interdite. Cela menace l’emploi des 120 000 personnes qui vivent de cette pêche.

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