Ce que les peuples insulaires peuvent nous apprendre…(1)

 

…avant qu’ils disparaissent.

« Quelque chose est caché, va et trouve-le!/Va le chercher au-delà des montagnes./ Va, cette chose perdue n’attend que ta venue »

Kipling

DSCN0329

Hong Kong pêche dans toute la région Indo-Pacifique. Voilà comment ils s’y prennent, par exemple, à Palau, pour capturer des poissons vivants. Tout d’abord ils demandent la permission aux villages de pêcher sur leurs récifs. Souvent, ils corrompent les chefs et promettent d’employer des jeunes. Une fois qu’ils ont l’autorisation, la première question qu’ils posent aux jeunes c’est : « Où et quand se regroupent les poissons (par exemple les mérous) pour la ponte?» Ils utilisent les connaissances intimes du récif des pêcheurs pour trouver les poissons reproducteurs. Ensuite ils se plaignent que les jeunes ne travaillent pas assez dur et, après une semaine ou un mois, ils les virent. C’est planifié ; ils opèrent ainsi d’île en île.

Ce savoir ancestral des pêcheurs est un trésor.

Il y a un autre domaine où il risque de bientôt disparaître c’est celui de la navigation non instrumentale. Comment les polynésiens pouvaient-ils se rendre d’île en île sans boussole, sextant ou cartes marines ?

Voici un récit fictif qui rend compte de ce savoir évanescent.

Mai 2006, Archipel de Santa Cruz, Océan Pacifique

Trois hommes dans un bateau.

Mark Lewis, blanc d’origine néo-zélandaise, la quarantaine, était un skipper chevronné : il avait à son actif trois traversées de l’Atlantique en solitaire et un tour du monde en catamaran.

Tevake, noir d’origine polynésienne, âgé, était maître navigateur et avait à son actif un nombre incalculable de traversées dans la partie occidentale du Pacifique sud.

Somerset Bienvenue, blanc, français, la quarantaine, était ethnolinguiste et avait le pied bien peu marin. Il était mandaté par le Musée de l’Homme pour une ambitieuse exposition sur l’histoire du Pacifique.

Le bateau, lui, était un vieux ketch aurique, l’Isbjorn.

Il s’agissait d’enregistrer sur le terrain le témoignage et l’expérience d’un marin traditionnel polynésien. Cette expression n’est pas anecdotique : Tevake était l’un des derniers hommes sur Terre, ou plutôt sur mer, à pratiquer la navigation non instrumentale. Il pouvait voguer sans carte ni instrument sur une immense étendue du Pacifique sud. Il se fiait pour cela aux éléments naturels, aux vents, aux courants, aux oiseaux et aux étoiles et n’avait pas besoin de boussole ou de sextant… et encore moins de GPS.

Tevake était doté d’une sérénité et d’un regard clairvoyant comme Som en avait rarement vus.

Mark avait expliqué à Som comment était née sa passion pour la navigation non instrumentale polynésienne.

Un soir, en visite à Tonga, il avait bavardé avec un capitaine de côtre et lui avait demandé conseil pour traverser son archipel parsemé de récifs. L’homme avait répondu en pointant une étoile de la constellation du Lion :

« Suis cette étoile et quand elle est trop haute dans le ciel et se trouve trop loin à bâbord, tu te diriges vers la suivante qui se lève au même point sur l’horizon. Puis la suivante et encore la suivante, et ainsi de suite jusqu’à l’aube. Nous l’appelons kaveinga, la route des étoiles. »

Mark, époustouflé, venait de découvrir que l’art millénaire de la navigation polynésienne n’était pas mort ! Ce savoir n’était pas perdu, mais il était menacé : il ne restait qu’une poignée de maîtres navigateurs encore vivants.

Sur un parcours déterminé à l’avance et en commun – de Nifiloli à Vanikoro, en passant par Tamauko (dans l’archipel de Santa Cruz, Pacifique occidental) – Mark pilotait le voilier sur les indications de Tevake. Som confrontait les dires du vieil homme aux explications nautiques « modernes » du Néozélandais et notait les termes polynésiens correspondants.

Ayant pris le large à Taumako avant l’aube, ils furent guidés par les étoiles avant que de gros nuages ne les fassent disparaître.

Une rafale venant du nord emporta le navire. Elle fit glisser l’Isbjorn, vent arrière, sous l’averse tropicale et Som, vent de côté, contre le bastingage pour vomir.

Le vent tourna ensuite au nord-est, à l’est-nord-est, et enfin au sud-est. Le sens de l’orientation de Mark était paralysé par la bourrasque agressive. A chaque saute de vent, il perdait le cap. Or, pendant huit heures d’affilée, Tevake resta sur le pont avant, se tenant solidement planté face à l’océan. Il se contentait de garder une palme en guise de parapluie au-dessus de lui, son pagne trempé lui battant les jambes. Il ne se laissait dérouter ni par le froid ni par la fatigue. Son seul mouvement était un geste occasionnel à l’adresse du barreur. Il suivit la route en gardant rigoureusement en poupe une houle particulière d’est-nord-est, houle que Mark ne sentait même pas. Som, lui, était concentré sur le mouvement de ses entrailles.

« C’est hoa hua dele tai, la grande houle, fit Tevake, elle soulève la poupe sans tangage. Il faut l’attendre longtemps, peut-être dix minutes. Elle n’est pas toujours là. »

Cette houle avait peut-être son origine à des milliers de milles marins de là, dans les alizés du nord-est, au-delà de l’Equateur.

Vers deux heures de l’après-midi des contours se dessinèrent dans l’obscurité, à bâbord, devant.

« Lomlom », dit Tevake, satisfait.

Il réussit ce jour là un abordage parfait, en arrivant sans détour sur un bras de mer large d’un demi-mille à peine qui séparait deux îles et ce, après avoir navigué sur une cinquantaine de milles sans entrevoir un instant le ciel. Mark, admiratif, fut impressionné.

Pendant leur traversée vers Vanikoro les vagues furent persistantes et abruptes. Tevake dit que cela indiquait un courant portant légèrement au nord-est. Il modifia leur cap de 18° à tribord, puis le maintint en suivant l’étoile brillante de Canopus à bâbord devant.

Dans l’obscurité de trois heures du matin, des vagues déferlant à bâbord leur révélèrent les récifs d’Utupua, point de référence qu’ils auraient manqué de plus de dix milles si Tevake n’avait pas ajusté leur cap au courant.

Pendant leur traversée de Vanikoro à Nifiloli, l’Isbjorn tanguait et roulait maladroitement sous les étoiles tropicales superbement indifférentes.

Tevake, l’air pensif, se tenait près du bastingage ; il se tourna vers Mark et lui dit en anglais :

« Bien sûr, tu connais tout de te lapa. »

Le skipper répondit en toute sincérité qu’il n’en savait rien.

« Alors regarde, dit-il en pointant sa main vers l’eau, non, penche toi, ne regarde pas dessus mais dessous. »

Le ketch tanguait de plus belle, Som comprit que ce n’était pas pour lui et se contenta de se pencher au-dessus de son carnet de notes.

« Tu le vois toujours sous l’eau en éclairs. »

En effet, par moments, des stries et des plaques illuminées apparaissaient dans les profondeurs. Tevake expliqua que te lapa envoyait des flèches, semblables à des éclairs, depuis les îles. Ce phénomène se voyait le mieux à une distance de quatre-vingt à cent milles, et il disparaissait dès qu’un atoll était en vue.

C’était vraiment une révélation extraordinaire pour les deux blancs et Som, jetant un œil, aperçut en effet une sorte d’éclair aquatique.

Tevake souligna que c’était bien différent de la luminescence ordinaire de surface. Il précisa qu’il avait coutume de se laisser guider par ces éclairs durant les nuits couvertes.

La nuit suivante, ils mirent à la cape et affalèrent les voiles, préférant attendre que le jour se lève pour se faufiler à travers les récifs tortueux de Matema. Des nuages renforcèrent l’obscurité et rendirent te lapa encore plus visible.

« Les uns, déclara Tevake, viennent depuis le volcan Tinakula, les autres depuis Ndeni. »

Et au matin, comme par enchantement, ils découvrirent les hauteurs de Tinakula et Ndeni, tous deux à une distance d’une vingtaine de milles, dans les directions exactes indiquées par Tevake.

Som était persuadé qu’il y avait, bien sûr, une explication physique à te lapa, mais que ce phénomène avait échappé jusqu’à ce jour à la science occidentale, arrogante et toute puissante. La science ne l’avait pas expliqué car elle ne l’avait même pas vu, elle n’avait pas daigné se pencher sur le cas te lapa. « Nous ne voyons que ce que nous sommes formés à voir, songeait-il…Nous sommes condamnés à percevoir et comprendre qu’une infime partie de la réalité. »

Le « récit » précédent est fictif mais les personnages (hormis Som) sont réels. Au moment de mettre ce texte en ligne je découvre que Tevake est mort il y a quelques années. Sentant son heure venue il a fait des adieux formels puis est parti seul en mer pour un voyage dont il n’avait pas l’intention de revenir. Nous avons sans doute perdue une parcelle d’un savoir immémorial.

En complément des techniques précédentes, les habitants des îles Marshall utilisaient des « cartes » en bois, coquillage, corail et fibre végétale, cartes qui ne donnaient pas une image géographique précise, mais plutôt représentaient la houle au voisinage des îles celles-ci étant représentées par les coquillages ou le corail.

IMG_1086

« Navigateurs des mers du Sud » Musée d’Ethnographie de Genève, 1988.

« Song for the blue ocean« , Carl Safina, 1999.

Publicités
Cet article a été publié dans Asie, Histoire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s