La mouche et le carbone bleu

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Peut-on (doit-on) donner un prix à la Nature ?

Soit Rhaphiomidas terminatus abdominalis, une mouche des sables de Californie. Elle est rarissime. Pour la protéger les autorités ont déclaré inconstructibles des centaines d’hectares, près de la ville de Colton ; certains appartiennent à Vulcan Materials Company (société de production d’agrégats de construction). Si une société veut quand même s’installer sur le territoire de la mouche elle peut le faire en compensant son impact. Par exemple, si une entreprise a besoin de 3 hectares, elle peut y être autorisée, si et seulement si, elle participe à la préservation de 3 autres hectares, un peu plus loin, pour que la mouche ait toujours un habitat. Sur les 130 hectares que Vulcan possède dans le coin, elle a créé une biobanque qui vend sur le marché des « titres mouche » d’un hectare. Quand une société veut s’installer à Colton, elle fait évaluer l’impact de son installation sur la mouche et, une fois le coût de cet impact estimé, en nombre d’hectares à compenser, elle peut poursuivre son implantation en achetant des « titres mouche » à la biobanque Vulcan, qui a déjà gagné ainsi 20 millions de dollars.

Voilà le principe, qui peut aussi s’appliquer à la mer pour la compensation carbone.

DSCN0207

 

Les écosystème marins côtiers comme les mangroves, les prairies d’herbes marines, les marais salants, stockent du carbone. Les projets dits de « carbone bleu » concernent généralement la conservation ou la restauration de mangroves. Le but est de limiter les émissions de carbone grâce à une incitation financière. Un inventaire de la quantité de carbone fixée par la mangrove est réalisé, ce qui permet de calculer la quantité de « crédits carbone » générés par sa protection ; l’acheteur de ces crédits aurait le droit de continuer à émettre la quantité de CO2 que le projet permet de stocker. Les gouvernements du Costa Rica, de Tanzanie, d’Indonésie et de l’Equateur ont déjà inclus les mangroves dans leurs politiques nationales « carbone bleu ». En France, Danone a restauré 4700 hectares de mangroves au Sénégal et a un projet en Inde qui génère entre 6 et 11 millions de tonnes de crédits carbone par an sur 23 ans. L’entreprise pourra utiliser ces crédits pour compenser ses émissions ou les revendre sur les marchés du carbone.

Jean Tirole, le prix Nobel d’économie, reconnaît qu’un vrai marché du carbone – avec un prix du carbone mondial autour de 50€ la tonne de CO2 – est la seule solution à la crise climatique. D’autres ne voient dans le carbone bleu qu’une nouvelle fausse solution qui renforce le pouvoir des marchés. Peut être, mais peut-on vraiment attendre la fin du capitalisme pour agir ?

« Prédation, Nature, le nouvel Eldorado de la finance ». S. Feydel et C. Bonneuil. Ed. La Découverte. 2015.

Publicités
Cet article a été publié dans Conservation, Economie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s