Eloge du Kelp

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J’éprouve pour le kelp une étrange fascination.

Chacun son truc : j’ai un camarade, qui a passé l’âge de regarder le film Némo en boucle et qui, pourtant, au risque de la panne d’air, est capable de rester une demi-heure allongé sur le fond à prendre une photo de poisson-clown.

Je ne mange pas de kelp (les sites vegan signalent que sa concentration en iode est hallucinante).

Je n’habite pas la côte nord-ouest américaine et ne suis ni une loutre ni un « rock fish ».

Le kelp est un truc informe, maronnasse, gluant, qui flotte à la surface de l’eau et qui ne passionne pas grand monde.

Je crois que, ce qui me fascine (comme quand j’observe un banc de poissons ou récolte mon dixième kilo de pêches de vigne sur le même arbre), c’est l’extraordinaire productivité de la nature quand on la laisse en paix.

Les rubans et les bulbes de kelp, qui flottent à la surface des baies de la Colombie-Britannique, contribuent à la beauté de ses paysages.

Ce sont des algues annuelles géantes que l’on trouve sur la côte Pacifique américaine, de la Californie à l’Alaska. Les deux plus grandes espèces sont le kelp géant (Macrocystis pyrifera) et le bull kelp (Nereocystis luetkeana), il y a au moins cinq autres espèces de kelp en Colombie-Britannique. Elles peuvent faire jusqu’à 36 mètres de long, et croître, en juin, de 60 centimètres par jour. Ces plus grandes plantes marines au monde sont les « arbres » de la « forêt » sous-marine américaine. Elles fournissent nourriture et abris à des centaines d’animaux que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Les flotteurs (pneumatocystes), contiennent du gaz carbonique et étaient utilisés par les Amérindiens pour stocker de l’eau et de l’huile d’eulachon (poisson).

Les harengs déposent leur ponte sur des rubans de kelp, c'est un mets de prédilection pour les Amérindiens de la côte NW

Les harengs déposent leur ponte sur des rubans de kelp, c’est un mets de prédilection pour les Amérindiens de la côte NW

Les survivants de la seconde expédition de Vitus Béring, au 18ème siècle, rapportent quelques peaux de loutre de mer, ce qui déclenche une ruée vers les îles Aléoutiennes, d’abord, puis vers le sud ensuite. Pire que la ruée vers l’or. Tous les perdus de l’Empire russe débarquent dans le détroit, les Aléoutes sont asservis pour chasser les loutres. Pourquoi la loutre de mer ? La loutre, contrairement aux autres mammifères marins, n’a pas de couche de graisse sous-cutanée qui l’a protégerait du froid mais, à la place, une fourrure unique au monde de 800 millions de poils, fourrure qu’elle passe des heures à entretenir. Au 19ème siècle, Russes puis Américains parachèvent le massacre des loutres de mer dont la fourrure se vend une fortune en Chine. Leur population passe de un demi-million à 1500 animaux, éparpillés dans quelques baies, en Californie, en Alaska et en Sibérie. La pullulation d’oursins qui en résulte faillit faire disparaître les forêts de kelp. Jusqu’en 1968, où l’on a commencé à réintroduire la loutre, à la protéger. En vingt ans, la loutre revient et retrouve même, en certains endroits, son abondance historique. Et puis soudain, dans les années 90, les populations s’effondrent à nouveau : en 10 ans, elles perdent 90% de leurs effectifs.

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Photo : Jean Bourrel

A la fin des années 70, certaines orques, n’ayant plus de baleines à se mettre sous la dent, se sont spécialisées dans les phoques, les otaries, les lions de mer…et les loutres (il en faut 1800 par an pour nourrir une orque). Dix minutes pour décrire, ici, ce phénomène, mais dix ans de travail aux écologistes (Estes et Palmisano) pour le comprendre. Transformez une forêt de kelp en un désert d’oursins, vous modifiez tout un écosystème, du régime alimentaire des aigles pêcheurs, à la croissance des bernacles, jusqu’à la hauteur des vagues qui battent la côte…Et pourtant…les populations florissantes de loutres de mer ne sont, elles-mêmes, peut-être, que la résultante du massacre, en 27 ans, à la fin du 18ème siècle, de la rhytine de Steller (famille des dugongs) par les marins de Bering…(voir « Les larmes étaient leur pardon »)…les cascades écologiques sont d’une infinie complexité.

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Un commentaire pour Eloge du Kelp

  1. Galy dit :

    Merci pour cet article très intéressant. D’autant plus parlant qu’il y a 1 mois et demi j’étais justement à Vancouver pour mon travail et que en passant près de cette sirène en faisant un jogging et que je me demandais ce qu’était cette algue en surface.

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