Manta!

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Il y a, à deux encablures de San Benedicto (Archipel des Revillagigedo, Mexique), un site de plongée extraordinaire : un spot à mantas.

Le « Boiler » c’est d’abord une architecture sous-marine titanesque : imaginez un escalier géant à trois marches, chacune des contremarches mesurant six à huit mètres de hauteur ; la dernière marche, qui affleurait à cinq mètres de la surface, était balayée en permanence par des courants giratoires violents, d’où ce nom de « Boiler », la bouilloire, il ne fallait pas s’aviser d’y mettre le bout d’une palme. En contre-bas, la dernière marche donnait sur un tombant d’une cinquantaine de mètres, on la quittait en général vers 25 mètres de profondeur pour continuer dans le bleu, dans l’axe de l’escalier géant, et on finissait par tomber sur la « tour », une colonne rocheuse autour de laquelle tournoyaient les raies manta géantes.

Certaines pesaient deux tonnes pour cinq mètres d’envergure. Imaginer ces créatures volantes sous-marines : elles sont blanches, noires et grises, mais à dominante noire à Socorro, leurs yeux sont à la base de deux étonnants appendices céphaliques qui entourent la bouche. Ces fausses cornes, en fait des palettes, s’enroulent sur elles-mêmes et dirigent vers la bouche le flux nourrissier de plancton. Au repos, hors nourrissage, les cornes témoignent de son état mental : elles sont relâchées, libres, déroulées, quand la manta est détendue, enroulées quand elle est stressée.

Autour de la « tour », au « Boiler », il était possible de nager pendant des heures en compagnie des mantas. Oui, en compagnie, pas avec. J’y ai vu les raies manta géantes noires venir se faire caresser le ventre par les nuages de bulles des plongeurs, comme dans un jacuzzi géant (voir photo). Ce n’est pas une affabulation ou un rêve de plongeur zoolâtre : les mantas nous tournaient autour, ne s’arrêtant jamais, sauf lorsqu’elles rentraient dans un nuage de bulles, elles ralentissaient alors et se redressaient, exposant leur ventre blanc au bouillonnement des bulles expirées par les plongeurs situés au-dessous d’elles.

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Un jour, fasciné, j’ai suivi une raie dans le bleu et me suis retrouvé seul, ça m’arrivait de plus en plus souvent. Au bout d’un moment, ne voyant plus la manta, j’ai fait demi-tour pour rejoindre les autres. Non loin de la « tour », je croise un plongeur et lui fait signe. De retour sur le bateau, il vient me voir : « tu as vu, quand on s’est croisé sous l’eau, la manta te suivait, elle était juste derrière toi. »

Les mantas sont curieuses, elles cherchent notre compagnie. Pourquoi ? Nous n’en savons rien. Nous ignorons à peu près tout de leur écologie, de leur reproduction ou de leurs déplacements, car elles sont rares, ont une aire de répartition immense et passent la majeure partie de leur vie dans les profondeurs qui nous sont inaccessibles. Chaque contact, rencontre avec elle, est un don de l’Océan. Ces anges noirs et blancs des abysses, qui volent autour de nous au « Boiler » ou ailleurs, sont beaucoup plus que des poissons.

La taille de leur cerveau est comparable à celui des mammifères, il est beaucoup plus gros que celui des poissons de même taille et il est entouré d’un réseau vasculaire qui le réchauffe, ce qui accélère les réactions chimiques. Les femelles nourrissent leurs embryons avec du « lait » sécrété par un « utérus » avant la naissance. Les mantas ont développé un comportement alimentaire coopératif pour mieux capturer le plancton. Elles réussissent le test de Gallup : elles se reconnaissent dans un miroir, comme les éléphants, les grands singes et les dauphins.

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Un simple poisson à sang froid ? Allons donc ! Les raies manta sont des fées géantes qui arpentent les mers chaudes du globe depuis vingt millions d’années. Et nous, qui sommes nous ?

Chaque raie qui vole autour de nous, à Socorro ou Baa est unique, reconnaissable par le dessin des tâches noires sur son ventre. Ces raies, dans leur voyage circumterrestre, sont accompagnées par des carangues et des rémoras.

La visibilité est fantastique, nous voyons jusqu’à 40, 50 mètres. L’ondulation hypnotique des ailes des raies joue, sous le miroitement de la surface, avec les rayons du soleil. Plus en profondeur, vers trente mètres, une raie se dirige vers moi, le noir et le blanc de sa robe dessine les traits fins et mystérieux d’une calligraphie océane. De retour sous la lumière, je remarque le plancton peu dense – des petites « plumes  de duvet » qui flottent, éparses et qui brillent dans les rais de lumière – les raies ne sont donc pas là pour se nourrir, d’ailleurs elles nagent bouche fermée, ni pour se faire nettoyer par les poissons déparasiteurs, non, elles sont là pour nous, ou du moins, elles restent pour nous, et ce sont elles qui décident du comment et du pourquoi.

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Combien de plongeurs restés en groupe autour de Roca Partida (Mexique) n’en verront pas la queue d’une, alors qu’à quelques mètres de là, un plongeur isolé, à l’écart du pain de sucre englouti, passera une demi-heure à jouer avec une raie. Pas d’anthropomorphisme, ou si, après tout, pourquoi pas ? Et si c’était une voie d’abord fructueuse pour ces poissons qui n’en sont plus vraiment et qui recherchent les interactions avec nous ? Plongeurs, nous sommes des ambassadeurs, nous devons décrypter leurs signaux. Cette raie géante, qui éprouve du plaisir à se faire caresser le ventre par les bulles, nous dit quelque chose des profondeurs océanes, oui, mais quoi ?

Merci à Robert Rubin!

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